PROLOGUE LA FUITE Les deux poux rest rent seuls. Durant ce dernier repas de chasse, o il devait dire adieu aux aimables folies de la jeunesse, suivant son expression, M. de Grandfroy avait fait des libations inaccoutum es. Ses yeux taient rouges, son teint anim , ses l vres ardentes. Il quitta son cigare, le jeta au feu, et, s' tablissant sur le canap o Clotilde travaillait une tapisserie: -Palsembleu ma ch re, lui dit-il, vous tes ravissante, ce soir. Jamais je ne vous vis si belle; les lys et les roses de votre visage effacent les fleurs les plus parfum es; je me sens rajeuni cet aspect adorable, et je voudrais n'avoir que vingt ans pour jouir de la charmante perspective d'un demi-si cle passer pr s de vous. Avec ces paroles de go t quivoque, et ponctu es d'un regard dont la signification n' tait gu re douteuse, M. de Grandfroy se pencha vers Clotilde, et essaya de lui d rober un baiser. Mais la jeune femme fit un mouvement dans le sens oppos , et le baron, perdant son quilibre, roula du canap vers le garde-feu. Madame de Grandfroy dissimula un sourire m prisant derri re son ouvrage. Son mari se releva bravement en s' criant: -Palsembleu j'ai failli tomber Ces diablesses de nouvelles inventions-et du bout du pied il frappa le canap -sont tellement troites et peu profondes, qu'on n'y peut tenir l'aise. Parlez-moi des sofas, des bons et spacieux fauteuils comme il y en avait jadis. Ah dans notre temps, en 17... Mais il se reprit, comme si cette r miniscence lointaine lui paraissait inopportune: -C'est- -dire, enfin, quand j' tais mon printemps. Alors on se disputait mon coeur; c' tait la duchesse de L..., la marquise de B..., la petite vicomtesse de R..., une d licieuse cr ature Ah oui; elle vous ressemblait, ma ch re. J' tais difficile, pourtant, oh tr s-difficile: on m'avait tant g t croiriez-vous que j'ai fait attendre un an la princesse de P..., et que la pr sidente D... est morte de chagrin parce que je lui tenais rigueur. Ce n'est pas qu'elle manqu t d'attraits, la pr sidente Palsembleu on se l'arrachait la cour o elle avait ses petites entr es. Grands yeux noirs assassins, nez la Roxelane, carnation qui faisait p lir la palette de M. Boucher; fossette au menton, et une bouche Oh ma toute belle, une bouche la v tre seulement comparable Pour confirmer sans doute la justesse de la comparaison, le baron de Grandfroy, qui s' tait replac pr s de Clotilde, lui passa sournoisement un bras autour de la taille et l'attira lui. -Ah monsieur, vous tes inconvenant dit la jeune femme en se d gageant. -Inconvenant ma ch re, moi, votre mari? -Permettez que je me retire dans mon appartement. -Un moment, un moment, ma diva. Causons un peu Que diable, vous tes plus sauvage et plus prude qu'au sortir du couvent Dirait-on jamais qu'il y a un an que vous tes mari e? Et il lui prit la main. -Laissez-moi, monsieur, laissez-moi, je vous prie dit Clotilde d'un ton suppliant. -Vous laisser fit le baron en lui roulant des yeux qui voulaient tre tendres et n' taient que lubriques; vous laisser Aller navigation, rechercher Henri- mile Chevalier, n le 13 septembre 1828 Ch tillon-sur-Seine, mort le 26 ao t 1879 Paris, est un homme de lettres fran ais. Ayant port les armes, Chevalier dut s'exiler la suite du coup d' tat du 2 d cembre 1851, et s journa en cette qualit aux tats-Unis, o il a donn des feuilletons dans le Courrier des tats-Unis, Montr al o il a crit dans des journaux d mocratiques et occup le poste de biblioth caire de l'Institut Canadien.